• Le p'tit 32

    Dans un présent figé, sans passé reconnu et sans avenir souhaitable, où les conseils, recommandations, interdictions ou avertissements de tous poils nous sont rabâchés sans cesse  il est bon de se souvenir d'un temps pas si lointain où chaque gamin avait, le plus naturellement du monde, dans sa poche un canif, pour sculpter un morceau de bois ou jouer à la pichenette, et qui faisait de lui presque un Homme, avant que ça ne devienne un gros mot.

     

    Le couteau est l’outil essentiel du gastronome. Sans lui, impossible de déboucher une bouteille, de trancher un fromage, de couper une viande Dans son Dictionnaire nostalgique de la politesse, Frédéric Rouvillois constate que le couteau ne doit pratiquement pas être utilisé à table : seulement pour couper, jamais pour pousser de la nourriture. Il est, hélas, occulté et rejeté. Une mode qu’il serait bon d’arrêter pour redonner au couteau toute sa place.

    Un article de

    Le couteau est l’outil essentiel du gastronome. Sans lui, impossible de déboucher une bouteille, de trancher un fromage, de couper une viande. Fut un temps où tous les hommes avaient un couteau dans leur poche, que ce soit pour aller aux champs ou pour se rendre en ville. À Versailles, il fallait un chapeau et une épée pour pouvoir entrer dans la cour du château. Désormais, les hommes ne portent plus ni épée ni chapeau, le couteau étant la forme moderne et utilitaire de l’épée. Dans son Dictionnaire nostalgique de la politesse, Frédéric Rouvillois constate que le couteau ne doit pratiquement pas être utilisé à table : seulement pour couper, jamais pour pousser de la nourriture. Il est, hélas, occulté et rejeté. Une mode qu’il serait bon d’arrêter pour redonner au couteau toute sa place.

    Historiquement parlant, c’est au XIXe siècle que la grande aventure commence pour lui. Grâce à l’industrialisation croissante, à l’essor de la productivité et aux nouvelles méthodes de fabrication, l’acier devient moins cher, plus robuste et plus accessible aux classes populaires. Le couteau quitte l’univers des villes et des cuisines pour s’imprégner dans les campagnes. Chaque paysan a désormais le sien, dans sa poche. Thiers devient la première ville productrice de couteaux (elle l’est encore). La coutellerie Arbalète Genès David est l’une des plus anciennes. Fondée en 1810, elle fabriquait l’ensemble des outils nécessaires au travail des champs : serpe, greffoir, lames de scie… et le laguiole. L’arbalète apposée sur la lame est encore aujourd’hui le signe de l’excellence.

    Chaque région d’Auvergne a sa forme de couteau : l’Aurillac, le Sauveterre, l’Yssingeaux. Le manche et la lame en sont plus ou moins trapus, l’essence du bois varie. C’est dans la cité médiévale de Sauveterrede-Rouergue que l’on trouve encore ces couteaux, dans la coutellerie fondée en 1992 par Guy Vialis. Ancien sommelier, il a conçu un couteau à vrille de grande qualité, utilisé par les plus grands et la plupart des meilleurs sommeliers du monde. Décédé en 2016, Guy Vialis a non seulement su créer, mais aussi transmettre une passion. D’autres maisons familiales perdurent, comme la coutellerie Berthier à Valence, fondée en 1 820. C’est elle qui mit au point le sécateur "Rhodanien" utilisé par les vignerons pour tailler la vigne.

    En Savoie, c’est l’entreprise fondée par Joseph Opinel, toujours dirigée par la même famille. Grâce à sa lame robuste et à sa conception simple, un manche en bois, l’Opinel a conquis tout le territoire français et l’étranger. Près de 300 millions d’unités ont été vendues, du couteau pour enfant avec bout arrondi au couteau pour le jardinier ou le cuisinier. Opinel fait partie de ces objets mythiques qui marquent la conscience collective. La France est le pays phare de la coutellerie en Europe. C’est elle qui en possède le plus, avec 176 coutelleries recensées, dont 108 dans le bassin de Thiers et 12 dans celui de Laguiole. Les couteaux se font de plus en plus technologiques, avec des progrès constants sur la qualité de la lame. L’habitude du couteau de poche revient aussi, et notamment du beau couteau et du couteau régional. Certains s’inscrivent réellement dans une histoire et une tradition, d’autres sont d’invention beaucoup plus récente.

    Il ne reste plus au couteau qu’à reconquérir la table, lui qui a la prééminence sur la fourchette, qui n’est arrivée qu’au XVIe siècle. Comment peut-on encore couper un steak ou une entrecôte avec une lame crénelée, qui déchire la viande au lieu de la trancher ? Comment peut-on couper un roquefort avec un couteau dont le manche est en plastique ? Comment peut-on orner une belle table de couteaux sans style et sans âme ? Il a toujours accompagné l’homme et il a toute sa place à table. Du couteau à poisson au couteau à huître en passant par le couteau à fruit, c’est une histoire de fer et de sentiment qui se mêlent. Il est l’outil indispensable du chef cuisinier et le bel objet nécessaire aux tables. À lui seul, il raconte aussi des histoires de familles et d’industrie, comme Dumas, la plus ancienne coutellerie, fondée en 1532 à Thiers, rachetée en 1882 par la famille Rousselon et dont l’un des couteaux phares est "Le p’tit 32", le canif du casse-croute et des souvenirs d’enfance.

    Le p'tit 32

    Pourquoi cet article... Tout d'abord pour mettre en évidence un objet parfois oublié ou ignoré mais fortement lié à toutes nos traditions, toujours à la fois esthétique et fonctionnel dans leur simplicité apparente, sans l'intervention de designer inutile et prétentieux en mal de revisite créative, et aussi à cause de ma (toute petite) collection de couteaux de poche régionaux anciens et souvent "dans leur jus", débutée pour ces mêmes raisons

    Le p'tit 32

    Un blog:  blog: les-couteaux-et-moi.et un forum: couteauxdepoche.forumactif.com pour aller un peu plus loin

    « Bon, d'accord... tout va bien.Éloignez les enfants...! »
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  • Commentaires

    1
    Mardi 7 Août à 21:29
    Pangloss

    Collectionneur? Moi aussi. J'ai quelques couteaux anciens mais j'apprécie aussi les meilleurs couteaux modernes sans recherche inutile dans les matériaux (genre ivoire de mammouth ou os de girafe) mais d'excellents aciers, des finitions impeccables et une ergonomie bien pensée.

      • Mercredi 8 Août à 11:17

         

        C'est vrai qu'il existe beaucoup de couteaux contemporains, mais ils sont l’œuvre d'artisans couteliers authentiques, passionnés et compétents plutôt que de spécialistes du marketing qui détournent le sens des objets ou n'y apportent rien d'essentiel, sinon leur signature et une plus-value non négligeable.

                                                     the Laguiole knife designed by Philipp Stark

         

        Sinon, en parlant de détournement, une page amusante et intéressante concernant les vulgaires Opinels de nos Prisunic par des passionnés, amateurs ou semi-pros...  http://michel.montlahuc.free.fr/opinel4.htm (suivre absolument les liens proposés pour découvrir la variété et la richesse destravaux)  

         

         

         

         

      • Mercredi 8 Août à 14:24

        C'est vrai qu'il existe beaucoup de couteaux contemporains très bien conçus et dignes d'intérêt  (par leur forme ou leur matière...) mais ils sont l’œuvre d'artisans couteliers... etc...

    2
    Souris dons
    Mercredi 8 Août à 07:37

    Géologiquement parlant, il y a des strates.

    1. La liste de mariage. Quand vous habitiez le 9-3 du temps des cocos, c'était la ménagère en argent de chez Christofle, vu que l'usine se trouvait à Saint-Denis.

    2. Il vous fallait donc une ménagère en inox pour tous les jours. Modèle "perle" de chez Degrenne.

    3. Aucun couteau, Christofle ou Degrenne, ne coupait convenablement, ce qui faisait la fortune des derniers rémouleurs.

    4. Dans les stations-service, on vous donnait 1 faux Laguiole par plein. Laguiole avait oublié de déposer sa marque. Vous les trouviez ensuite dans toutes les Foir'Fouille. Coupant aussi bien que les vrais

    5. La génération suivante, à la colle depuis des années, ne se mariait qu'après 1 enfant ou 2. Donc déjà équipés. Chez madeindesign.com.

    6. Pour la cuisine, vous aviez trouvé ce qu'il vous fallait chez le quincaillier. Vos invités mâles poussant de hauts cris. Et revenant la fois suivante avec le dernier Professional 6.5" Santoku Goodgrips Oxo. Sans se poser de question sur l'inconvenance d'offrir un symbole phallique. C'était avant #balancetonporc.

    7. Vous reveniez à vos bons vieux couteaux du Prisunic ou du quincaillier.

    De toutes façons, question non résolue,

    POURQUOI LE BOEUF FRANCAIS EST-IL SI CORIACE ? Partout ailleurs dans le monde, le bœuf est tendre. Je me suis arrêtée dans le Charolais : pire que tout.

     

      • Mercredi 8 Août à 10:47
        Pangloss

        Viande trop fraîche qui n'a pas eu le temps de maturer.

      • Mercredi 8 Août à 11:31

         

        Ah... la ménagère... je m'étonne que les féministes n'aient pas encore demandé à ce qu'on brule ce symbole d'aliénation de la ménagère homonyme (la bonne épouse s'occupant de son intérieur et de son homme), ainsi rabaissée à un coffret inutile et prétendu précieux qu'on ne sortait que les jours de fête pour épater les invités, et dont on aimerait bien se débarrasser, à n'importe quel prix ( la ménagère ancienne, pas la ménagère de plus de 50 ans)

         

        A propos de la question qui tue, j'avais trouvé cette explication:

        "...On élevait du bovin pour faire du lait et du fromage, pour travailler les champs et produire des veaux. À la fin de sa vie, on mangeait l'animal, donc la viande était un sous-produit d'autre chose qui se consommait essentiellement à la campagne. À la fin du 19ème siècle, le tracteur arrive et on a tout un tas d'animaux dont on n'a plus l'usage. Donc on décide de produire de la viande pour tout le monde et de faire entrer la viande rouge dans les villes. Les bouchers ont décidé que les races à viande seront la Limousine, la Charolaise et la Maine-anjou, mais elles n'ont pas été choisies pour leurs qualités gustatives, mais pour leurs qualités de rendement.."

         

        (Selon le boucher Yves-Marie Le Bourdonnec)

      • Souris donc
        Mercredi 8 Août à 19:25

        Merci pour les explications sur la viande française coriace.

        Pour ranger les couteaux, y compris le dernier céramique de vos amis compatissants dont vous ne vous servirez jamais :

         

        Quant aux ménagères, même Emmaüs n'en veut pas. A la déchetterie. Un rangement tiroir fait l'affaire :

        Y compris pour l'argenterie. Qu'on ne nettoie plus à l'huile de coude, puisqu'il suffit de plonger les couverts dans de l'eau chaude, avec du gros sel et des boules de papier alu, puis hop, au lave-vaisselle.

        Dont ils sortent étincelants.

    3
    Mercredi 8 Août à 20:25

    J'avais cet article (et deux ou trois autres du même auteur sur des sujets similaires) sous le coude depuis un certain temps.

    C'est involontairement (je m'en aperçois maintenant) que j'en ai fait un sujet de contre actualité:

     

    Paris : un homme poignardé mortellement lors d'une altercation dans un bus ...

    Grenoble (Meylan) : Adrien, 26 ans, poignardé à mort par Younes et Yanis El Habib

    Grenoble: Coups de couteau parc Paul-Mistral : la garde à vue du suspect prolongée

    Un homme gravement blessé après un coup de couteau – Nice-Matin

    Tour de France : un homme victime de coups de couteau dans le public

    Coups de couteau pour avoir voulu secourir son amie, près de Montpellier 

    Rennes. Nouvelle agression au couteau en centre-ville - Ouest-France

    Bordeaux : violente agression au couteau au skate-park des Chartrons

    Meurthe-et-Moselle : Un homme tué d’un coup de couteau à la gorge...

    ... simplement en quelques semaines de "faits divers" "non significatifs"

     

    La prochaine fois, je chercherai un document concernant des empoisonnements par des kebab avariés.

      • Souris donc
        Vendredi 10 Août à 07:51

        Puisque l'article de Jean-Baptiste Noé est paru dans "L'Incorrect", j'ai acheté la version papier en kiosque.

        Je crois savoir à peu près lire. Je vois bien que c'est du français, d'ailleurs leur titre de couverture : Ces Français qui ont fait la France. Illustré par un coq. Mais je ne comprends rien.

        Style particulier de tous les articles. Vous êtes obligé de lire et relire chaque phrase en vous demandant ce qu'elle peut bien signifier. Citations et allusions à des auteurs et célébrités dont vous n'avez jamais entendu parler. J'ai cru comprendre qu'ils étaient cathos et royalistes en se croyant drôles et insoumis (L'Incorrect, sous-titre : Faites-le taire!)

        Conclusion : gardez vos 5,90 €.

      • Vendredi 10 Août à 10:52

        TROP TARD !!!

        Je l'ai acheté hier après midi vers 16 h., l'hebdo qui parait tous les jeudis que je cherchais n'était pas encore arrivé chez mon libraire... (c'est pas faux, mais de toute façon, j'aurais voulu vérifier moi-même)

        (pas celui-là, mais presque)

         

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